La Régie des Poudres et Salptêres
En 1776, Turgot a nommé Lavoisier Directeur de la Régie des Poudres et Salpêtres, entreprise nationalisée qui remplace la ferme des Poudres;, [color="Red"]compagnie privée en partie responsable de l'issue désastreuse pour la France de la guerre de Sept ans[/color]. Lavoisier, très conscient de la dimension géopolitique de la mission, écrit: "Un État tel que la France, très étendu, environné de voisins jaloux de sa puissance, rivaux de son commerce, toujours prêts à troubler ses succès et son repos, forcé par sa situation même et par ses possessions éparses à prendre intérêt à tout ce qui se passe en Europe, en Amérique et en Asie, doit surtout trouver dans son propre sein, sans aucune dépendance de l'étranger ni des événements, tout le salpêtre, toute la poudre nécessaires à l'armement de ses flottes, au service de ses armées de terre, à la défense de ses frontières, à la conservation de ses moissons, à l'activité de ses manufactures, à l'exploitation de ses mines, aux travaux publics et aux spéculations de son commerce." (Lavoisier, Oeuvres, V, p. 704).
La Régie fabrique plusieurs qualités de poudre: poudre de guerre réservée aux arsenaux, poudre de chasse, poudre royale plus puissante, poudre de mine pour l'exploitation des carrières, enfin poudre de traite, de qualité inférieure, vendue aux négriers dans les ports pour le commerce des esclaves. Toutes sont composée du même mélange: 75% de salpêtre, 12,5 % de charbon et 12,5% de soufre. Ce qui manque le plus en France, c'est le salpêtre, ou nitre, formé d'efflorescences de nitrate de potassium qui se développent sur les chantiers de démolition et sur les vieux murs humides. [color="red"]Malgré le droit de fouille des maisons privées, la collecte faite par les salpétriers atteint seulement 1.600.000 livres par an, alors que les besoins atteignent le double. Notons que l'Angleterre importe son salpêtre des Indes, la Prusse en produit 150.000 livres, et la Suède, selon les estimations, entre 180.000 et 600.000 livres.[/color]
Lavoisier interdit aux salpêtriers l'entrée des caves à vin et des habitations privées, mais encourage le ramassage des matériaux de démolition, fait lui-même un voyage de prospection dans le sud-ouest de la France, essaie sans succès de produire du salpêtre de synthèse à partir d'acide nitrique.
Cherchant alors à développer une production industrielle de salpêtre dans des nitrières artificielles, il publie une Instruction qui donne aux éventuels investisseurs des directives très détaillées sur la construction des hangars, la sélection des terres salpêtreuses, leur arrosage, leur lessivage, la mesure de leur titre en salpêtre, le raffinage par la potasse et la cristallisation du salpêtre. Il calcule le bénéfice qu'ils peuvent escompter d'une nitrière de dix hangars: l'investissement initial est de 32.900 livres, le coût de fonctionnement annuel de 7.000, le chiffre d'affaires de 12.000; le bénéfice - 5.000 livres - représente un peu plus de 15 % de la mise de fonds.
Les incitations restent vaines: les taux d'intérêt sont trop élevés; les entrepreneurs intéressés par les industries nouvelles sont peu nombreux, quelques nobles et banquiers; les bourgeois préfèrent les charmes de l'agiotage et les placements fonciers qui confortent un changement de statut social. Les seules nitrières créées sont celles de la Régie des Poudres.
Lavoisier n'est d'ailleurs pas aveugle aux contradictions du double rôle qu'il joue comme Régisseur des Poudres et Fermier-général. Pour faciliter la précipitation du nitrate de potassium dans les tonneaux où ils lessivent les pierres salpêtreuses, les salpêtriers de Paris ont l'habitude d'ajouter des cendres Ces cendres, qui sont pauvres en potasse , sont en revanche riches en sel marin, inutile pour la production de salpêtre mais que la Ferme rachète 7 sous la livre. "Le payement de 7 sous par livre qui se fait aux salpêtriers pour le sel marin qu'ils livrent à l'arsenal, écrit Lavoisier, payement qui a pour objet d'encourager leurs travaux, est susceptible de beaucoup d'inconvénients relativement à la fabrication du salpêtre, puisqu'il s'oppose à ce que les salpêtriers emploient de la potasse dans leurs travaux. Il serait à souhaiter qu'on pût convertir cette dépense en une augmentation de prix du salpêtre; mais, d'un autre côté, l'intérêt du roi, relativement à la vente exclusive du sel, semble mettre un obstacle invincible à cet arrangement. Une réflexion singulière que présente cette discussion, c'est que la question de savoir s'il est plus avantageux , pour les salpêtriers, de se servir de potasse que de cendres pour la fabrication du salpêtre, tient à l'existence du privilège exclusif de la vente du sel; tant il est vrai que, dans les arts, les questions physiques se compliquent presque toujours avec des questions politiques, et qu'il faut être lent à prononcer jusqu'à ce qu'on ait envisagé son objet sous tous les points de vue qu'il peut présenter. " (Lavoisier, "Expériences sur la cendre qu'emploient les salpêtriers de Paris et sur son usage dans la fabrication du salpêtre", Mémoires de l'Académie des Sciences, année 1777, p. 123).
Lavoisier parvient pourtant à augmenter de façon spectaculaire la production de poudre: il construit de nouvelles manufactures, des moulins, des raffineries et des magasins, renforce les méthodes de contrôle des fabrications, organise des cours de physique, de chimie et de mathématiques pour le personnel. La régie emploie 1.100 ouvriers dans 40 fabriques, poudreries et raffineries. La production de salpêtre passe de 1.700.000 livres en 1775 à 2.000.000 en 1777; dix ans plus tard, elle sera de 3.500.000 livres. Le stock de poudre atteint 5 millions de livres, de quoi fournir à deux ou trois campagnes; la poudre française est devenue la meilleure d'Europe; sa portée, qui était de 150 mètres pendant la guerre de Sept ans, atteint 260 mètres; les marins anglais se plaignent que la leur porte moins loin. La France réalise des économies évaluées à 28 millions de livres; une partie de la production est exportée vers la Hollande, l'Espagne et vers l'Amérique, pour aider les Indépendantistes.
Une nouvelle technologie, la poudre au muriate suroxygéné de potasse (chlorate de potasse), découverte par Claude Louis Berthollet (1748-1822), aboutit à un terrible accident à la poudrerie d'Essonne: l'un des jeunes employés, Eleuthère-Irénée Du Pont de Nemours (1771-1834), fils de Pierre-Samuel (1739-1817), est absent ce jour là; c'est lui qui sauvegardera le savoir-faire développé par Lavoisier. Arrivé le 1er janvier 1800 à New York, il acquerra sur les bords de la rivière Brandywine, près de Wilmington, dans le Delaware, un terrain pour y installer des moulins, qu'il voudrait appeler Lavoisier Mills pour y fabriquer de la poudre de guerre et de la poudre de chasse. "J'espère que Mme Lavoisier ne me désapprouvera pas", écrit-il à son ancienne protectrice, "de donner ce nom à une manufacture importante et bien équipée, fondée sur les principes et les découvertes de son mari, et qui n'aurait jamais été entreprise sans sa bonté envers moi." (B. G. du Pont, Correspondance of Pierre and Irénée du Pont, Delaware Univ.. Press, 1926).
Mais les démêlés financiers et sentimentaux de Madame Lavoisier avec Pierre-Samuel, le père du jeune industriel, s'opposent à un accord et la compagnie s'appellera finalement Du Pont de Nemours et Cie.
http://historyofscience.free.fr/Comite-Lavoisier/f_chap6_lavoisier.html